Les trois stades de la connaissance

 

      Dans l'imaginaire collectif, la connaissance ne semble pas requérir d'autre moyen que ce que chacun de nous possède à la naissance, à savoir ce bon sens dont Descartes nous dit qu'il est la chose au monde la mieux partagée. L'illusion est telle que chacun pense pouvoir rivaliser avec les plus grands penseurs, n'était-ce parfois leurs concepts un peu tarabiscotés. De sorte que si tel de ces penseurs vient à évoquer quelque réalité peu commune, on se pense en droit de hausser les épaules et de renvoyer le dit penseur dans le club largement ouvert des esprits dérangés. La démarche est rendue d'autant plus légitime que le penseur est plus ancien, l'ancienneté signifiant le caractère inévitablement désuet des idées. Ainsi Platon ou Aristote se trouveront facilement méprisés par n'importe quel esprit étroit au prétexte de l'évolution. S'il le faut, la science sera appelée en renfort, elle dont le champ d'investigation ne dépasse cependant pas le domaine du sensible - ce dernier fut-il étendu au moyen d' instruments.

      A vrai dire, même ceux qui font profession de penser confinent leur attention au domaine de l'apparence ou du phénomène, réduisant par conséquent l'espoir de la connaissance au seul usage d'une raison analytique et raisonnante. Rien d'étonnant dans ces conditions si la gloire de ces penseurs consiste à nous annoncer la mort de Dieu ou la négation d'une essence humaine qui n'aurait été que fiction, à réduire la notion d'âme à la sphère des sentiments, à nous faire croire qu'il n'y a d'amour qu'individuel, etc, puisque ces réalités échappent à leur sagacité (1). Dans la foulée, on nous dira la mort de la philosophie. L'idée même d'une sagesse, qui serait une vérité à atteindre et exprimer, a disparu sans procès. Resterait, on l'a compris, la science et la technique, agrémentés de quelques créations de concepts pour suivre l'évolution sociale des groupes humains. Un tel, il est vrai, nous consolerait de la fin de la philosophie avec une soi-disant ouverture sur l'Etre - en suivi d'une lecture purement analytique de Parménide - sauf qu'il faut autre chose qu'un mental concret pour faire communion avec l'être, et qu'il ne viendrait à aucun véritable penseur l'idée que l'Etre puisse choisir de s'exprimer dans la technique !

      En vérité, la raison raisonnante n'offre qu'un des moyens de la connaissance. Deux autres sont possibles, mais ne le sont pas sans efforts, sans culture et transformation du mental, et sans que ce dernier ne soit détourné de certains centres d'intérêt immédiats. On distingue donc trois degrés ou moyens par lesquels l'homme peut s'élever à la saisie du réel. Platon ne dit pas autre chose, même s'il dit peu, et pour cause, sur le troisième. La difficulté va en effet croissant, au point que le troisième mode d'appréhension est à peu près totalement ignoré dans les sphères de la pensée écrite - ou exotérique - y compris chez ceux qui n'hésitent pas à se présenter comme philosophes quand bien même le deuxième mode de la connaissance est à peine présent à leur esprit. Que le mental, ce fameux bons sens cartésien, soit commun à tous les hommes, certes ! Mais croire qu'il suffit de cette dotation pour embrasser toute connaissance est une grossière prétention. D'ailleurs, l'idée soi-disant religieuse selon laquelle on peut être portés sur les épaules d'un autre (2) pour atteindre à la sérénité de l'Etre, s'épargnant ainsi l'effort de la conquête, est également une étrange utopie. La théologie ne nous porte pas plus avant que le mental spéculatif des purs intellectuels.

      Le propos de Platon est on ne peut plus clair lorsqu'il fait parler une étrangère - pourquoi une étrangère ? - dans le Banquet. Le premier mode de connaissance est qualifié d'ignorance. C'est, d'abord, le savoir obtenu par le commun des mortels qui enregistre les formes de la pensée et croit ainsi penser, bien qu'aucune idée ne soit réellement pesée dans l'esprit. Dans cette situation, il faut dire que les hommes ont des pensées, mais ne pensent pas par eux-mêmes, en dépit qu'ils en aient l'illusion. Le phénomène de l'association des idées témoigne de cette passivité puisque, comme l'a bien mis en évidence Hume, les idées s'attirent alors les unes les autres dans le cerveau selon certains principes d'association. La mémoire des formes joue ici un grand rôle.

      On pourrait bien croire que le second mode de connaissance serait l'apanage des intellectuels, puisque ceux-ci s'extraient de la passivité antérieure en ordonnant les idées selon un principe intérieur. Ils dominent suffisamment le mental pour analyser les données immédiates du monde, pour raisonner et spéculer sur le réel afin de s'en former une vision personnelle. Alain ne définissait pas autrement le premier stade de la philosophie : une certaine vision du monde. La réalité est que, dans ce cadre, nous ne sortons pas de l'ignorance, la connaissance restant limitée aux ressources du mental concret et de la raison. Nous touchons aux choses, mais sans les intégrer dans la mesure où la conscience n'est pas impliquée. Et quand nous disons " conscience ", c'est dans le sens où Platon attribue le deuxième mode de connaissance à l'âme. L'âme n'est pas autre chose que la conscience en elle-même. Les intellectuels, dans leur majorité, participent donc également du premier mode de connaissance que Platon qualifie d'ignorance. Cela va à l'opposé de la croyance des pratiquants d'une philosophie essentiellement livresque ou théorique qui s'imaginent avoir quitté la caverne par le seul fait d'utiliser leur intellect d'une manière plus ou moins autonome. La façon dont l'éducation est encore comprise de nos jours est à, cet égard, significatif, puisque l'on vise toujours à former des têtes bien pleines plutôt que bien faites.

      Quelle est donc la nature du deuxième mode de connaissance ? C'est, nous dit l'auteur du " mythe de la caverne " , le domaine de la philosophie. Entendons, de la vraie philosophie, celle qui, pratiquée par un Socrate, renvoie l'homme à sa conscience, puisque le but des interrogations socratique est d'amener ses interlocuteurs à se pencher, en conscience, sur ce qu'ils se contentaient jusque là de savoir, plus ou moins vaguement, avec leur bon sens commun. Lachés est général et se sait courageux, mais qu'est donc ce courage qu'il manifeste. Le but n'est pas, évidemment, pour lui, de se satisfaire d'une bonne définition du courage, mais de prendre pleinement conscience de ce qu'il manifeste quand il fait preuve de courage. Il s'agit bien de se connaître soi-même, étape élémentaire de l'ascension vers l'être. Pour distinguer les deux premiers modes de connaissance, rien ne vaut l'expérience consistant à prendre soudainement conscience de ce que, cependant, l'on savait déjà, mais intellectuellement, c'est-à-dire d'une manière extérieure. Toute personne faisant cette expérience est définitivement capable de distinguer ce qui relève du seul mental, et ce qui implique aussi, et simultanément, la conscience; de faire, par conséquent, le partage entre la simple personnalité principalement orientée vers le monde, et celle-ci quand elle est pénétrée par l'âme.

      Le deuxième mode de connaissance est donc celui de la réalisation. Et par là il faut entendre que ce que nous comprenons fait, dès lors, partie intégrante de notre " corpus " psychologique. C'est ce qui fait l'épaisseur de l'âme, et, par conséquent, les différences de richesse intérieure observées entre les hommes. Au final, au fur et à mesure de l'accumulation des expériences éclot la sagesse. Ce qui a été réalisé à un moment donné rejoint ce qui l'a été auparavant, élargissant notre compréhension du monde, et particulièrement celle des relations humaines. Ce ne sont pas, comme pour la connaissance " ignorante ", des billes dans un sac utilisables par la seule mémoire, des idées auxquelles on se réfère explicitement pour soutenir une discussion ou ajuster extérieurement un comportement. C'est cette compréhension qui amène Nietzsche à souhaiter à tout homme d'acquérir les habitudes de rumination de la vache. En d'autres termes, d'apprendre à méditer. La méditation a, en effet, d'abord une fonction d'assimilation. Mais ce mode de connaissance est inaccessible tant qu'un contact conscient, direct, n'a pas été réalisé avec l'âme. Encore une fois, comme le dit Platon, la connaissance philosophique est connaissance par l'âme. Ceci signifie que le mental ne demeure pas sec, simple instrument d'analyse. Il doit, si l'on peut dire ainsi les choses, s'humidifier au contact de l'amour de l'âme. Amour signifiant ici la capacité de compréhension, d'intégration, telle que l'affirme Saint-Exupéry quand il fait dire au Petit Prince que l'on ne connaît bien qu'avec le coeur. La connaissance de deuxième degré culmine dans ce que Spinoza appelle " l'amour intellectuel ", amour intellectuel qui ouvre à l'intuition la plus pure ( intellectuelle, bien sûr! ). L'auteur de l'Ethique est le type même du philosophe accompli, l'union de l'amour et du mental ayant atteint chez lui une quasi perfection. C'était un être pénétré de compréhension et nanti de nombreuses facultés, dont une capacité intuitive développée. Il offre par conséquent la claire illustration d'une âme pleinement unie à la personnalité. En termes bibliques - du Nouveau Testament ! - c'est un " jeune homme riche ".

      Remarquons, cependant, que cette connaissance "en conscience", c'est-à-dire par l'âme, n'est pas indépendante du premier mode, ce que suggère sa dénomination par Spinoza en tant qu'amour "intellectuel". Le socle est le mental, ce qui justifie les efforts réalisés dans son utilisation concrète, analytique et conceptuelle. Celui-ci doit être travaillé, affiné, assoupli, actif, et finalement réorienté vers l'âme. Ceci nous renvoie au mythe de la caverne et à la conversion nécessaire afin d'aborder le chemin montant de l'Etre. On ne peut pas brûler les étapes sur le chemin de l'évolution. Toutes ont leur utilité, leur nécessité. Mais, autant le premier mode de connaissance se caractérise habituellement, chez les intellectuels, par une boulimie de connaissances, par une abondance de points de vue et de savoirs, autant ce mode-ci requiert un petit estomac, parce qu'il faut ménager le temps de l'assimilation, durée qui se réduit seulement quand la perception intuitive devient familière.

      Aussi enrichissant que soit ce deuxième mode de connaissance, il n'est cependant pas ultime. Un troisième est possible, mode qu'évoque Platon, par la bouche de Diotime, l'étrangère de Mantinée, comme ouvrant à la véritable connaissance. " (...) il est donc nécessaire que l'Amour soit philosophe, et, s'il est philosophe, qu'il tienne le milieu entre le savant et l'ignorant". Une véritable connaissance est possible, mais ce n'est pas l'apanage du philosophe. C'est le fait du vrai connaissant, le " savant ". Comprenons en effet que la connaissance réellement philosophique, le deuxième mode selon notre classification, ne permet pas l'accès au réel tel qu'il est. Ce que connaît le philosophe, et qui fait son moyen de contact avec le non soi, c'est son expérience, ce que la bible nomme " les idées de l'âme " par opposition à celles du pur intellect. C'est un homme riche, évidemment, mais, d'une manière peut-être étonnante, cette richesse est un voile. Ce qu'il appréhende du réel l'est à travers sa propre expérience, de sorte que ce qu'il connaît ensuite du non-soi - d'autrui - ne l'est que par analogie. Platon la qualifie en ce sens " d'opinion vraie ". Vraie parce qu'elle est fondée sur une authentique expérience, mais opinion parce qu'elle reste liée à une subjectivité. C'est la monade sans portes ni fenêtres de Leibniz. On comprend que, pour atteindre le réel lui-même, il faudra abandonner tout cet acquit dont la richesse fonctionne comme un voile. (3)

      Le troisième mode de connaissance dépasse en effet le domaine de l'âme. Il devient possible quand l'homme, cessant de se mirer dans l'eau de ses réalisations, donc en lui-même, s'éveille à son essence qui est volonté. De même que la connaissance " ignorante " est liée à la personnalité focalisée sur l'expérience et la saisie du monde; que la connaissance philosophique est associée à l'âme sous la forme de la conscience pure; la connaissance réelle implique l'union avec la partie la plus profonde de notre être, notre Esprit ou Volonté - le " Père " des gnostiques aussi bien que de la religion chrétienne. La troisième forme de connaissance intègre en elle-même les deux premières et y ajoute l'intention vitale ou volonté intelligente inhérente à tout être manifesté.

      Comment, demandera-t'on, se manifeste cette forme de connaissance ? Tout d'abord, si le domaine de perception est familier, on dira qu'il y a, sous la conduite de la volonté, identification avec ce qui est perçu. La pensée devient la même que ce qui est pensé. Un symbole de ce processus se trouve dans la corne de l'unicorne, la licorne. La démarche est, en effet, pénétrante, pleinement et strictement focalisée sur un point, impliquant par conséquent la volonté spirituelle. Par ailleurs, quand on découvre un aspect nouveau de la voie sans fin, le penseur est instantanément et totalement imprégné de la nouvelle réalité, de la vie qu'elle représente. Il l'intégre comme expérience, et il en a une connaissance immédiate, connaissance excluant tout doute. C'est la réalité ( et non pas la lumiére de l'âme ) qui pénètre l'individu.

      L'un des éléments distinctifs de ces modes de la connaissance est la différence de densité, ou d'épaisseur, de l'impression cognitive. La connaissance du premier genre, formelle ou spéculative, conceptuelle, paraît diaphane au yeux de ceux qui accèdent au deuxième, et à fortiori au troisième. C'est paradoxale, parce que, la connaissance formelle, précisément parce qu'elle est formelle, semble, à celui qui ne va pas plus loin, une connaissance assurée: chacun semble en effet pouvoir se convaincre de perceptions accessibles universellement. Les données formelles ont, en effet, une évidence sensible. Ainsi s'affirme l'illusion d'une certitude matérielle objective, alors que la perception spirituelle paraît se perdre dans la subjectivité. Le prisonnier de la caverne peut bien croire à la réalité des images qui défilent devant ses yeux, et c'est une des raisons pour lesquelles il s'y accroche. Mais, dès lors que l'on cherche la signification des données formelles, les divergences de points de vues et la confusion se font jour et les certitudes s'évanouissent. La connaissance formelle, celle des phénomènes, est comme le papier dont les frelons couvrent leur nid. Elle perd son apparente solidité sous les doigts de la conscience. Elle s'effrite. Le deuxième mode de connaissance ajoute à la perception mentale la consistance de l'âme. Chacun, d'ailleurs, peut sentir la différence entre un locuteur qui évoque un simple savoir, plus ou moins personnel, et celui qui s'exprime selon ses propres réalisations. La même idée sonnera différemment, et dans le second cas avec une épaisseur à travers laquelle d'aucuns repéreront leurs propres compréhensions. Enfin, le troisième mode de connaissance ajoute la vie qui fait que toutes choses sont nouvelles. Il n'y a pas, alors, de hiatus entre celui qui sait et ce qu'il appréhende. C'est, ainsi, à la fois perception mentale, plénitude de conscience et identification à la réalité perçue, avec le tout en arrière plan. Qu'y a-t'il de plus plein que la vie? (4)

      Un autre critère de différenciation est celui de la pluralité. Il est assez clair, pour qui veut bien regarder avec quelque recul la confusion des idées médiatiques, que la sphère intellectuelle est un lieu de désaccords, de luttes d'influence, d'accords momentanés, partiels et vite rompus, de cris et de fureur. Le monde est bruyant d'une multitude d'opinions divergentes, et, de fait, quasiment assourdissant. Le deuxième mode assure des convergences fondées sur l'analogie durable des expériences. Ce n'est plus l'isolement quasi radical du premier genre, mais une communion, par étages ou groupes, fondée sur une identité d'expériences. On se comprend. Le troisième genre mène à l'unité, pour cette bonne raison que la réalité ne peut être qu'une. Ce dont témoigne la stricte convergence des sagesses. La sagesse se fait le socle de la Volonté, et de la plénitude du mode de connaissance qui en résulte. On passe donc d'une pluralité infinie ( dont l'expérience est cependant nécessaire pour affirmer sa propre individualité ) à l'unité, en passant par l'expérience des reconnaissances mutuelles. Ainsi va l'évolution.

 


      1- L'idée d'immortalité, objectif des sages de l'antiquité, a, elle, été emportée, en Occident tout au moins, par la volonté d'une religion trafiquée, soi-disant chrétienne, au bénéfice d'une salvation par procuration et par le seul mérite d'un homme qui serait mort sur une croix de bois !

         2- Par de simples lectures ou par la vertu d'impossibles miracles.

      3- Ceux qui préfèrent penser en termes de religion ( d'authentique religion ! ) auront remarqué l'analogie avec l'invitation faite par le Christ au " jeune homme riche " de la Bible de le suivre. S'il avait suivi, il aurait vu le voile se déchirer de haut en bas. Comme le terme " enfant" dont Diotime gratifie Socrate, la notion de " jeune homme " a un sens caché, ésotérique dit-on. Il marque des étapes sur la voie de l'évolution. On ne peut pas ne pas voir, à ce point de réalisations, que ce n'est pas encore la maturité de la connaissance.

        4-  En s'interrogeant sur la nature de la vie, on confond volontiers la vie et le vivant, et ce d'autant plus que l'on a du mal à considérer que l'âme et l'Esprit puissent être indépendants du corps.