Les croix

 

      Le symbole de la croix est habituellement associé, en Occident, d'une manière quasiment exclusive, à la religion chrétienne. C'est une appropriation abusive. La croix est, en fait, un symbole universel. On le trouve dans toutes les religions, même si, il est vrai, les chrétiens lui ont donné une place toute particulière, pour une raison qui tient à la mise en exergue de l'une des expériences majeures de l'humanité, qualifiée précisément de " crucifixion " ou fixation sur une croix.

      Quelle est donc la signification de ce symbole ? Elle tient dans une présentation concise de la méthode globale d'évolution le long de la voie de retour, celle qui nous ramène à ce que nous sommes réellement, profondément, en essence. C'est un processus de " spiritualisation " puisqu'il tend à élever tout être au-dessus de ce qu'il était précédemment, le rapprochant ainsi progressivement de son Esprit. Le locataire qui décide, par exemple, de fleurir la cour sinistre de son immeuble participe de cette spiritualisation, pour lui et pour son environnement immédiat qui pourra être touché, donc sensibilisé par l'embellissement. Le terme de " spiritualisation " est très général et signale que tout effort, aussi minime soit-il, est enregistré dès lors qu'il contribue à l'élévation. La signification du symbole est la même pour tous les règnes de la nature, mais elle prendra, évidemment, une dimension plus avancée pour l'homme.

      Trois éléments constituent une croix, quel que soit le niveau de l' expérimentation: les deux branches, l'une horizontale, l'autre verticale, et leur jonction, au centre. La branche horizontale est représentative de l'expérience en cours sur un niveau quelconque de l'Etre. La branche verticale indique l'effort, et l'élévation qui résulte de l'expérience, celle-ci étant toujours en relation avec le type d'expérience occupant la conscience. Au centre se trouve celui qui expérimente, jusqu'à l'accomplissement qui signale la fin d'un cycle de contacts. Si nous prenons l'exemple du chien - puisque l'animal aussi évolue - la branche horizontale indique l'usage de l'intelligence instinctive dont il est doté afin de résoudre les problèmes que lui pose son existence. La branche verticale symbolise les efforts qu'il produit en relation avec ses expériences, et l'éveil du mental qui en résulte. Le fait, pour l'homme, de lui parler et de solliciter ainsi sa compréhension a, d'ailleurs, un effet d'accélération du processus. Quant au point de réalisation, à l'intersection, il s'agit de rien moins que d'atteindre finalement à la conscience de soi qui caractérise l'homme. On dira que le chien s'humanise. Comprenons que l'individu se trouve toujours à l'intersection des deux branches, et c'est ce qu'il doit assumer, consciemment ou non. Mais il ne descend d'une croix que lorsque le but de l'expérience sur elle est atteint.

      Pour en revenir à l'homme, trois croix se présentent successivement à lui, symbolisant trois grandes épreuves sur la voie de trois importantes réalisations. La chrétienté n'a pas omis de les mettre en scène, au moment dit de la " crucifixion ". La première croix est celle du larron qui reste indifférent à la présence de celui qui se trouve, prétendument, sur la croix majeure; la seconde soutient le larron repentant; la troisième étant celle de Jésus de Nazareth. Nous allons nous efforcer d'en présenter brièvement la signification.

      Le larron non repentant symbolise l'homme de la caverne platonicienne. C'est l'individu occupé uniquement de sa vie et de sa position dans le monde, soumis, par conséquent, à ses désirs, qu'elle qu'en soit la nature. Il va d'expériences en expériences, luttant essentiellement pour son propre intérêt, avec une attitude séparative, acquérant progressivement une pleine conscience de lui-même, et affirmant ainsi sa personnalité. La finalité de cette croix est l'affirmation de sa propre identité, le fait inaliénable, insubmersible, d'être consciemment différent de toute autre personne, de tout autre individu. Mais, le fait qu'il ne se repente pas signifie qu'il n'a pas encore effectué sa conversion et fait face, dans un premier temps, à l'ascension volontaire vers son âme, c'est-à-dire vers l'affirmation de la conscience pure. C'est le fils prodigue, sourd encore à l'appel du Père. Il ne descendra de cette croix qu'au moment où il se tournera vers l'intérieur de son être, montant alors symboliquement sur la deuxième croix, avec, cette fois, un objectif clairement affirmé.

      La croix du repentant est donc, en des termes platoniciens, celle de l'homme converti intéressé à s'éléver vers la lumière intérieure, cherchant donc les ressources de son âme. Autant la démarche d'évolution était inconsciente sur la première croix, autant elle est consciente sur la seconde. Le centre de cette croix est symbolisé, chez les hindous, par Arjuna, le combattant qui se trouve déchiré entre deux camps, celui des exigences personnelles héritées de la croix précédente, et celui des valeurs altruistes qui constituent, dans la perfection de leur réalisation, l'objectif de cette croix-ci. L'accomplissement se traduit par l'union de l'âme et de la personnalité sous l'égide ou pression de l'âme. L'épanouissement final est parfois représenté, dans l'iconographie religieuse, par une rose rouge ouverte, au centre de la croix, symbolisant l'amour spirituel, ou amour universel qui motive alors l'homme nouveau (1). On ne descend pas de cette croix avant d'être pleinement illuminé par la lumière de l'âme. L'acquit de la première croix n'est en rien renié. L'homme transfiguré demeure une identité pleinement distincte. Mais il cesse maintenant d'être occupé de sa démonstration, à lui-même comme aux autres hommes. Il n'entre plus dans aucune compétition, mais, naturellement affirmé, il utilise sa puissance libérée pour le bien général. En termes platoniciens, on dira qu'il a cessé de se confondre avec les ombres pour s'identifier à la source lumineuse qui projette celles-ci sur le fond de la caverne. L'égoïsme a disparu, mais non pas encore l'égocentrisme métaphysique du Je.

     La troisième croix, ou croix majeure, concerne un développement en relation avec l'essence même de l'homme. On aura remarqué que les trois croix sont attachées, chacune, à l'une des instances constitutives de la nature humaine. La première croix est liée à la personnalité qu'il s'agit d'affirmer en intégrant ses composantes dans une unité; la seconde à l'âme, ou conscience causale, et la troisième à la monade ou Esprit - le " Père " de la religion chrétienne et de beaucoup d'autres spiritualités ( voir, par exemple, les livres d'Hermès et les gnostiques ). Les objectifs sont, ainsi, successivement : l'affirmation de l'individualité propre; puis l'expression de la plénitude de l'âme qui prend définitivement le pas sur la personnalité en ne conservant que le gain de la première étape, à savoir la conscience d'un soi distinct; enfin s'exprime, sur le socle de la sagesse acquise, la volonté d'être dont on peut penser qu'elle aboutira un jour à réaliser la signification de l' Etre. Dans les termes de la religion Chrétienne, il s'agit de l'union complète avec la volonté divine, ou volonté du Père. La philosophie platonicienne évoque ainsi l'Idée du Bien .

      Le Nouveau Testament met volontairement l'accent sur la troisième croix (3). Plus précisément, elle indique une condition sine qua non de l'accès à cette croix, à savoir le dépassement de l'égocentrisme structurel de l'homme. Le dépassement de l'Ego constitue une grande renonciation, selon l'appellation que lui donnent les orientaux. Les chrétiens préfèrent évoquer la mort du fils de Dieu. On associe la troisième croix à la souffrance. Mais, il faut dire, d'une part que les deux autres ne sont pas dénuées d'épreuves, de douleurs et de souffrances - n'est-ce pas ! - et, d'autre part, que l'accent mis sur la souffrance sur la croix majeure est quelque peu erroné. L'iconographie religieuse nous montre Jésus de Nazareth sur la troisième croix au moment de cette grande libération. Or, au moment, terrible mais bref, heureusement très bref, de cette renonciation finale, l'homme qui la subit n'est sur aucune croix. Il est descendu de la deuxième à la suite de la complète illumination de la personnalité par l'âme. Mais le passage sur la croix majeure n'intervient qu'après la renonciation. ( Les textes soi-disant sacrés ne sont pas dénués d'erreurs et d'approximations.) Il y a donc un épisode dans le cursus humain où l'individu se trouve dans une sorte de "no man's land". Souvenons-nous que cela concerne le " jeune homme riche " qui jouit simplement de sa réalisation et qui ne s'est pas encore départi de ses richesses accumulées. Il peut être tenté d'en rester là, ou bien il décide de se diriger vers la monade ou Esprit, et donc de dépasser la conscience. Il renoncera, comme le dit Milarepa, à l'idée du "Je", c'est-à-dire à la réflexion permanente de ce "Je" sur le cercle emprisonnant des "idées de l'âme", ces réalisations de la conscience engrangées au cours de très nombreuses incarnations. Il sera libre par rapport au monde, puis fixé, fixé alors seulement, sur une nouvelle croix, celle de la volonté et du dessein divin.

      On comprend que l'idée d'une crucifixion sur une croix de bois est essentiellement un symbole. Il est heureux que ceux qui passent par cette épreuve ne subissent pas la barbarie d'une telle mort (4). Mais les symboles ont généralement une certaine épaisseur, de sorte que celui de la croix majeure prend encore une autre dimension que celles, physique et psychologique, que présentent les textes. Sur le plan mental, l'impression reçue - et qui est donc encore symbolique - est celle d'une véritable crucifixion, mais dans une sphère très subtile dont il n'est ni utile, ni facile de parler. Mais, comprenons que tout le processus est cependant naturel, de sorte qu'il peut sembler nécessaire, en s'écartant des symboles, d'en libérer l'approche par une perspective rationnelle. La signification est donc que l'individu se trouve purement et simplement libéré de l'auto-réflexion dans laquelle il était enfermé, auto-réflexion devenue, en ces temps là, fort pesante. Cela se réalise principalement par une intense activité de service qui tend à détourner l'attention du Soi afin d'en permettre la libre expression. L'individu n'a, en quelque sorte, aucun temps pour se préoccuper de lui-même. Il n'en a d'ailleurs pas même le souhait (5). Lorsque cela est réalisé, il se trouve en relation directe avec son essence, et, de ce fait, soumis à des influences énergétiques nouvelles.

      Que, derrière le tangible se tienne le domaine de l'énergie est une chose que tous les connaissant savent, sans aucune discussion. Ils le savent d'expérience. L'amour spirituel est, par exemple, une énergie qualifiée, donc une énergie d'une certaine sorte. Mais la science aussi dit le fait de l'énergie, d'une manière aussi certaine, bien que sa démonstration ne concerne pas l'expérience personnelle. Chacune des croix véhicule des énergies particulières dont les effets sur l'homme ont précisément pour fonction de l'amener aux réalisations attendues. On dira donc que l'homme qui descend d'une croix pour "monter" sur la suivante se trouve en fait soumis à de nouvelles influences conditionneuses. Autant d'énergies diverses - quatre - que de sections de branches déterminées par le point au centre. On observera que ces influences sont, en soi, une garantie du succès dans la durée, que celle-ci soit longue ou relativement courte.

      Sauf l'épisode du jeune homme riche qui ne se trouve sur aucune croix et ne fait que jouir de ses succès précédents, tout individu se trouve sur une croix, soumis à certaines influences et occupé à les dominer.

 

(1) D'où l'idée de transfiguration, ou changement de visage. Le mystique chrétien est, comme Arjuna et avant la fusion avec l'âme, déchiré entre ses phases de perception de la lumière, et ses retombées dans ce qui est alors perçu comme l'obscurité de la personnalité, ce qui a été appelé " la nuit de l'âme ".


(2) L'épreuve de la grande renonciation n'a de sens et de valeur que lorsqu'elle résulte de la volonté de se libérer de la relation insupportable de toute pensée à l'instance centrale. Cela seul peut en légitimer l'entreprise.


(3) Au point d'oublier presque les deux autres, et donc l'universalité du symbole.


(4) L'idée de la religion chrétienne selon laquelle il n'y aurait qu'un fils incarné de Dieu, son "fils unique ", est une grossière supercherie. Tous les hommes sont fils de Dieu, certains étant seulement plus avancés que d'autres dans la réalisation de leur essence. Le Christ lui-même ne promet-il pas aux hommes de plus grandes réalisations que celles qui étaient les siennes à son passage en Palestine ?


(5) C'est la raison pour laquelle Jésus de Nazareth, sur la croix et avant sa mort supposée, est essentiellement attentif à son entourage plutôt qu'à lui-même.