Gautama


      On trouve autant d'invraisemblances dans le récit de la vie spirituelle de Gautama que dans celle de Jésus de Nazareth. Cela tient à deux raisons majeures. La première est la difficulté, pour ceux que se pensaient en charge de diffuser la " bonne nouvelle ", à comprendre la réalisation du Bouddha. Rapporter les paroles du Maître est une chose. Réaliser ce dont il parle en est une autre. De nos jours encore, on voit des commentateurs s'efforcer de "comprendre" par un simple effort intellectuel. Or, tant que l'on n'a pas soi-même réalisé dans sa conscience, dans sa vie, ce qu'évoque le maître, on ne peut rien dire de probant. On reste nécessairement dans la spéculation. De sorte que bien des inepties sont assénées avec, qui plus est, une familière " autorité ", celle de l'intellectuel pour qui penser, conceptualiser, d'une part, et comprendre ou réaliser, d'autre part, sont une seule et même chose. On doit accepter l'idée que la réalisation d'un Gautama était sans doute unique à cette époque. Qualifiée d'Eveil, elle n'était vraisemblablement pas même à la portée de ses disciples, en dépit, encore une fois, des merveilles de réalisations à la chaîne que l'on nous présente. D'où la difficulté d'en parler avec pertinence. Deux mille cinq cent ans plus tard, on lit encore des commentateurs de la vie ou de la philosophie du Bouddha qui nous disent surtout que leurs auteurs n'ont rien compris, ou si peu.

      La deuxième raison des invraisemblances est une volonté de révéler la vérité tout en la cachant. La raison profonde de cette méthode, que l'on trouve aussi à l'oeuvre dans le Nouveau Testament et dans toutes les religions anciennes, c'est la nécessité, très précisément, d'amener le lecteur à devenir un chercheur et à découvrir par lui-même les vérités. Or, cela requiert une véritable démarche de vie. Il s'agissait d'éviter le piège de la connaissance intellectuelle, superficielle et inopérante. Ce n'est pas pour rien si les mystères impliquaient des épreuves. La connaissance ne s'acquiert pas sans effort, sans risque, sans expression d'une volonté. C'est pourquoi le sens profond était-il caché sous les symboles. Offerte, donc, la connaissance, mais seulement à ceux qui pouvaient entamer la recherche et y consentaient. Pour les autres ne restaient que les images et une foi quasiment aveugle. Ils restaient à l'extérieur.

      Mais le monde a changé. Le développement mental est important, et sans cesse accéléré. De telle sorte qu'il est maintenant possible d'utiliser des concepts pour indiquer la voie en toute clarté; mais à charge pour celui qui s'informe de ne pas confondre le doigt qui montre et la réalité elle-même. Celle-là, il faut toujours et encore aller la chercher, si l'on veut qu'elle fasse un jour partie de nous. La différence du symbole au concept est que le premier évoque sans dévoiler, entretenant un sentiment de mystère, alors que le concept indique la voie de la réalisation, clairement parce que cette réalisation fait partie du naturel.

      On présente donc habituellement la réalisation du Bouddha, non pas comme ce quelque chose de naturel qu'il évoque lui-même - ce qui ne lui ôte d'ailleurs pas sa difficulté - mais à travers des images et des raccourcis qui l'entourent de mystère. Au point, finalement, que son propos essentiel sur le désir et son extinction ne soit pratiquement jamais compris. Passons sur l'enfance, soi-disant préservée de la vue de toute souffrance, pour aller directement à l'épisode de la, ou plutôt des réalisations. Que nous dit-on ? Après une demi-douzaine d'années d'ascétisme extrême, Gautama aurait pris un repas, en signe d'abandon de la torture corporelle et psychologique qu'il s'infligeait, puis se serait assis sous un figuier, résolu à n'en pas sortir avant d'avoir réalisé le nirvana. Entré en méditation il aurait alors reçu l'Eveil. Cependant, avant de s'asseoir sous son arbre, il aurait cherché la meilleure place, les Dieux faisant trembler la terre jusqu'à ce qu'il eut trouvé la bonne. Tout cela pour en arriver à l'expérience du nirvana, en une journée si l'on en croit la tradition.

      Quand est-il, selon l'ordre naturel ? Il est nécessaire de comprendre la signification de l'échec dans la quête ascétique. Comme toute autre conduite nous amenant à poursuivre un but dans un souci personnel, la poursuite de la libération, de l'illumination ou du nirvana est un désir, même s'il s'agit d'une intense aspiration spirituelle, et comme une ultime forme sublimée du désir. Le comprendre devait mettre fin à la recherche ascétique et apporter la libération. Dire que c'est le désir qui nous enchaîne à la vie terrestre et se trouve donc responsable du retour en incarnation - le samsara selon les termes de l'hindouisme - cela est facile. Mais il ne suffira pas de s'abstenir de désirer un gâteau ou de faire preuve d'abstinence pour s'immerger dans le nirvana ( même si la maîtrise des désirs est dans la voie conduisant à la libération ). On ne peut réaliser le besoin d'annihiler le désir que si l'on saisit sa relation au Je. Tout désir ramène à lui, même si on ne s'en aperçoit pas. Désirer, c'est vouloir pour soi, donc pour un "Je" (1). Bien entendu, percevoir cette relation du désir au "Je" implique une nette conscience de ce "Je". Non pas la simple définition de l'homme conscient de lui-même, mais la perception de soi comme penseur, comme pur penseur, conformément à l'expérience du cogito de Descartes, mais avec plus de maîtrise et de présence. Il faut, par ailleurs, saisir l'attachement fondamental que signifie le désir en soi. Ce que Gautama réalise c'est la nécessité, s'il veut se libérer, de supprimer tout désir afin de rompre le mécanisme de réflexion ou de retour au "Je", puisque tout désir y ramène(2). En même temps, c'est la relation aveugle au monde qui cesse, ce qui se traduit par un complet détachement. Comprenons bien, encore une fois, que Gautama ne théorise pas cette rupture: il voit la relation du désir au Je et par conséquent la nécessité de la rompre. Et il franchit le pas consistant à accepter cette rupture. Rupture dramatique puisque c'est comme si le "Je" - principe de l'identité - qui disparaît à la vue, cessait d'être.

      Quand Gautama s'assoit sous le figuier, il a donc dépassé le "Je" et s'est établi à demeure dans l'amour spirituel qui est le lieu de la parfaite harmonie. Ce pourquoi l'on nous dit que la terre cessa de trembler quand il eût trouvé à s'asseoir. En effet, l'ascension ou fusion dans l'amour spirituel s'accompagne du gain de la parfaite harmonie, autrement dit d'une parfaite stabilité, Gautama cessant d'être ballotté , comme le sont tous les hommes, entre les couples de contraires (3). L'état d'harmonie ne cède, par exemple, ni aux plaisirs, ni à l'ascétisme. Qui veut réfléchir à cette voie du milieu comprendra qu'elle exige un effort de volonté ou de maîtrise, effort qui mène ainsi à la Volonté.

      Mais, l'expérience que nous venons d'évoquer n'est pas encore l'établissement dans le nirvana. Quand Gautama s'assoit sous son arbre, il sait qu'il est libéré du monde - d'où l'indifférence qu'il dira ensuite à des choix en relation avec les trois mondes de l'existence terrestre. Tout comme le Saint Jean des Evangiles - mais cinq ou six siècles avant lui - il est maintenant dans le monde sans être du monde. Il lui reste néanmoins à conquérir le nirvana, condition pour échapper définitivement à l'obligation des renaissances (4).

      Pourquoi, demandera-t'on, l'acquisition de la parfaite harmonie ne met-elle pas fin à la recherche du futur Bouddha ? Plusieurs facteurs interviennent, dont l'un est essentiel. L'un des éléments à considérer est que la nature ne procède pas au moyen de ruptures parfaitement tranchées. Si Gautama a pu rompre le lien du désir, c'est certainement parce que la poussée du désir qui immerge dans le monde était déjà, en lui, fortement émoussée. A preuve le caractère sublimé de son dernier désir marquant. Par ailleurs, la prise de conscience de la signification du désir et l'acte violent de rupture qui la suit n'achèvent pas le processus. La tendance à rapporter toutes choses à un Je ne s'efface pas d'un seul coup. Cette tendance va persister sous la forme de retours à soi, certes de moins en moins fréquents et surtout immédiatement combattus et annihilés parce que la signification lourdement emprisonnante en est connue. Gautama doit donc vivre, en quelque sorte, un retour dans le monde des esprits emprisonnés, c'est-à-dire en présence de ces actes réflexifs communs à tous les hommes, mais qui doivent être, pour lui, définitivement éliminés. La nécessité de ce " retour " est clairement mentionné dans les Yoga Sutras de Patanjali. L'équivalent chrétien se trouve dans l'expérience des trois jours dans la tombe, subis par Jésus avant la résurrection.

      Gautama ne s'étend pas sur le nirvana, en ce sens qu'il se refuse à le décrire. Cela lui semble impossible, et sans doute pas souhaitable afin qu'une compréhension intellectuelle ne vienne pas se substituer à tous les efforts nécessaires à la réalisation de cet état. Les temps ont passé, et ce qui était très difficilement accessible et descriptible, à l'époque, l'est moins de nos jours. Le Christ a contribué à lever le voile en évoquant le Père et sa Volonté. Le nirvana peut être décrit en termes de volonté et d'intelligence, autrement dit en termes d'intention. Ceci, à condition de ne pas ramener l'intention au désir qui oriente ordinairement la vie humaine, et en ne confondant pas la Volonté dont il s'agit ici avec la volonté humaine qui est rarement plus qu'un désir continué, persistant en dépit des obstacles (5). Il faut comprendre que la volonté spirituelle émerge quand le désir disparaît. L'expérience des esprits emprisonnés a donc pour fonction de libérer la Volonté dans le temps où le désir, son expression inférieure ou déformée, est définitivement maîtrisé. L'émergence de la Volonté, avec sa signification, est le facteur principal d'éveil et la seconde réalisation attribuée à Gautama sous son figuier, un Gautama ayant donc atteint, selon la terminologie orientale, le stade de Bouddha.

      Concluons en disant trois choses. D'abord, et cela sera vraisemblablement une évidence pour tous les lecteurs, l'éveil d'un bouddha n'offre pas un itinéraire rapide et facile. Une nuit sous un arbre n'y suffit certainement pas. Mais, d'autre part, le processus est naturel, comme le dit lui-même Gautama, de sorte qu'il est ouvert à tous les hommes, sans aucun privilège. Enfin, qu'en est-il de l'Eveil, confondu parfois, chez les commentateurs, avec l'illumination ou la libération ou quelqu'autre réalisation ? C'est un état d'Etre sans référence à un Soi ou Ego - ce qui n'exclut pas la persistance d'une identité parfaitement définie. Cependant, il ne suffit pas de se persuader de l'impermanence de toutes choses pour le vivre. Ce qui est impliqué, c'est, fondamentalement, une conscience non conditionnée, donc une pure conscience, mais aussi une consciente qui se connaît elle-même - ce qui se comprend quand on sait que l'âme, qui est alors pleinement réalisée, est une conscience consciente d'elle-même. Quand cela est vécu, dans la plus parfaite simplicité et évidence, peut-être peut-on dire avec le Bouddha, que " tout est accompli " - encore que, s'il s'agit bien d'une finalité pour l'homme, cela n'exclut pas d'autres développements(6).

(1) On constate là que le désir est bien un aspect déformé et affaibli de la volonté.


(2) La signification profonde de la cessation du désir, c'est le détachement par rapport aux trois mondes de la vie humaine: le monde des instinct, celui des émotions et sentiments, et le monde mental, concret et abstrait. On peut atteindre à ce détachement par des voies n'impliquant pas spécifiquement l'attention portée aux désirs par le Bouddha.

(3) Certains reconnaîtrons, dans cette réalisation du Bouddha, l'expérience qui fut celle de Jésus de Nazareth, expérience appelée une crucifixion, et que les orientaux reconnaissent comme une grande renonciation, ce que le cas de Gautama permet de mieux comprendre.


(4) Selon le bouddhisme, celui qui s'affranchit du désir, et donc se libère, n'a plus à se réincarner qu'une fois. Par contre, celui qui s'établit dans le nirvana ( équivalent de la résurrection chrétienne ) n'a plus à revenir.


(5) Le niveau où se vit le nirvana est celui que les chrétiens appellent le Saint Esprit, autrement dit le lieu où l'individualité réalisée vit de sa propre lumière.


(6) Encore faut-il mettre en garde contre une certaine illusion qui amène à croire qu'une expérience du nirvana est synonyme d'accomplissement. Comme pour l'expérience mystique de l'amour spirituel, il y a une très grande différence entre une expérience du nirvana - le cogito en est une, en forme de baptème, puisqu'elle met en présence de la substance pensante, le "je", l'observateur - et l'établissement sur ce plan de l'Etre qui signifie que l'individu vit désormais au sein des énergies qui le composent.