L'éternel présent

 

      La fuite du temps est un thème privilégié des poètes. Précisément pour regretter la fuite des heures, des jours et des années. Ainsi, tel d'entre eux voudrait suspendre le cours du temps, comme s'il était le symbole de la précarité de notre existence terrestre. " Le temps nous mange ", disait Ronsard. A l'opposé, les spiritualistes les plus accomplis évoquent un éternel présent, et donnent sa conquête comme une victoire sur l'illusion temporelle. Est-il vraiment possible de dominer le temps, cet ogre qui semble dévorer nos vies, et d'autant plus rapidement que l'on s'approche de l'échéance redoutée ?

      Pour comprendre comment et surtout pourquoi l'on peut vivre dans un éternel présent, partir de la notion de temps semble nécessaire. Qu'est-ce, en effet, que le temps, en dehors du fait qu'il fuit et semble nous entraîner, comme une peau de chagrin, vers une extinction ? La notion du temps est liée à nos perceptions, et donc à notre cerveau. On peut la définir comme la succession de nos états de conscience. Plus nous avons de perceptions conscientes, plus le temps paraît long. Ainsi, lorsque, par exemple, nous empruntons un nouveau trajet en vue d'un rendez-vous, nous sommes très attentifs aux signes nous indiquant le lieu de notre rencontre, de sorte que nos sens en alerte multiplient les perceptions. Par contre, les fois suivantes, informés du lieu, l'habitude nous laissera moins attentifs, de moins en moins attentifs. De ce fait, le trajet paraîtra plus court, de plus en plus court. D'une certaine façon, nous ne vivrons plus le trajet, tant il est vrai que la vie sur le plan strictement matériel est liée à nos perceptions. Cela explique pourquoi les années d'enfance paraissent couler lentement, tant il y a à découvrir, quand celles de l'âge avancé - on pourrait dire de " l'âge habitué " - coulent à vive allure.

      Kant a théorisé cette perception du temps en disant qu'il est une forme à priori de notre sensibilité, ce qui signifie que ce n'est pas un mode de perception acquis, mais, au contraire, un élément inné, structurel, de notre conscience. Nous percevons naturellement les choses comme étant situées dans le temps, c'est-à-dire comme se succédant. Le temps est constitué de perceptions distinctes et suivies qui constituent la trame de nos vies. Observons que, pour le philosophe allemand, la perception du temps est bien une donnée des sens, donnée enregistrée par le cerveau. La conscience dont il s'agit est la conscience sensible. La perception du temps est, par conséquent, liée à l'immersion dans le monde. On notera par ailleurs que les émotions se greffent sur des perceptions et que les concepts sont des vues ou des spéculations érigées à partir des perceptions ou des émotions. Le temps est donc synonyme de notre enfermement dans le monde. Vivre dans le monde, avec la conscience entièrement focalisée en lui, c'est forcément vivre dans le temps, et avec l'impression d'un écoulement irrésistible.

      A l'opposé, l'éternel présent implique que la conscience se détourne d'une focalisation ou identification avec ce monde des formes. Autrement dit, il est nécessaire que la conscience revienne à sa pleine expression dans un état non conditionné où s'affirme sa propre nature. Il faut distinguer, en effet, l'âme incarnée, incarnée dans le monde, de l'âme sur son propre plan, ou âme divine. Quelle est la signification de cette distinction ? Autrement dit, comment l'âme peut-elle s'incarner, et cependant rester sur son propre plan ? On pourra comprendre la chose en disant que, dans le monde, la conscience - ou essence de l'âme - qui est, en soi, consciente d'elle même, perd la plénitude de cette conscience. Ainsi, une lampe peut diffuser une lumière à travers une enveloppe de papier, mais retrouve sa pleine luminosité si l'on enlève le papier. En soi, la puissance lumineuse est restée la même; c'est la perception que nous en avons qui a changé. En l'occurrence, le "papier", c'est le monde avec ses trois strates. La conscience de soi est, en effet, très peu affirmée dans les débuts du cycle des incarnations puisque le monde, avec ses attraits, l'attire seul. L'opacité est presque totale. Mais cette conscience d'un soi se rétablit ensuite progressivement, si l'on peut dire, au fur et à mesure de l'établissement dans les strates les plus intérieures. Ainsi, un intellectuel est-il plus conscient de lui-même qu'un être purement affectif, de même que l'être focalisé émotionnellement est plus personnel que le pur instinctif. Il vient donc un moment où l'homme devient puissamment conscient de son identité. Cela signifie que les expériences de la vie dans les trois mondes sont rapportées à un " je " d'une manière de plus en plus nette. Cependant, la conscience reste conditionnée par l'expérience du monde qui retient toujours le regard en avant de soi, fixé sur le fond de la caverne. Autrement dit, il est un homme conscient de soi, mais pas un soi conscient de lui-même. Pour retrouver l'état de conscience non conditionné, il faut que le sujet "prenne la place" de la conscience pure. Il doit donc se retourner et entamer son périple pour une identification avec elle. Qu'est-ce que cela implique ?

      Ce qui est impliqué, ce n'est pas, maintenant, l'intégration des différentes sphères de contact avec le monde. Cela a eu pour but l'affirmation de soi, le fait de se percevoir comme un soi ou identité distincte de toute autre. C'est ce qui a aboutit à l'expression d'une forte personnalité. L'intégration signifie la conscience d'être un être d'instincts, de sentiments et de pensées, ce qui impliquait d'abord que la conscience se focalise, en "montant", successivement sur chacun de ces plans de l'être. Ainsi, la personnalité n'est pas intégrée tant qu'une capacité de réflexion, c'est-à-dire de pensée autonome, de jugement, ne s'est pas affirmée. La plupart des hommes sont, de nos jours encore, focalisés sur le plan des émotions, ce que le fait de penser concrètement ne peut masquer. Une personnalité intégrée est apte à faire de sa vie un projet. Elle s'est élevée sur le plan mental d'où elle dirige sa vie, planifiant et réalisant, faisant ainsi preuve de volonté personnelle. Mais cette affirmation de la personnalité laisse cependant la conscience focalisée sur les trois mondes, et, de ce fait, soumise à son attrait. Ce qui voile la lumière de l'âme n'a pas disparu, même si la personnalité intégrée est bien consciente des strates qui la composent. La conscience de soi reste conditionnée par telle ou telle expérience du monde.

      Il faut donc plus pour que l'individu s'établisse dans la conscience pure, non conditionnée par le monde. Que faut-il ? Que la conscience se détache successivement des trois strates du monde. Reconnaître ses instincts et les maîtriser font deux. De même, se savoir une nature émotionnelle, en vivre même, et dominer ses émotions sont deux attitudes séparées par un abîme. De même encore, savoir que l'on pense et penser n'impliquent aucunement de dominer la pensée. Peu d'hommes se voient penser ! Mais détachement veut dire maîtrise et non pas extinction. Les moines, par exemple, renoncent aux satisfactions instinctives, faisant particulièrement voeu d'abstinence sexuelle. Mais, c'est nier, sans grand profit, les contraintes de notre nature. De même voit-on des religieux préconiser la pauvreté matérielle quand il ne s'agit, en fait, que de dominer l'aspect matériel de la vie. L'homme qui réalise une telle domination peut vive aussi bien dans la richesse que dans un état de pauvreté sans en être affecté, c'est-à-dire en restant détaché. Sa préférence ira cependant à un juste milieu.

      Dans la construction de notre liberté, la maîtrise se fait toujours à partir du plan supérieur, plan qui fournit la vraie domination qui permet de réguler l' inférieur. Globalement, celle-ci commence avec l'initiation d'un rapport avec l'âme en tant qu'amour spirituel. Autrement dit, l'intérêt strictement personnel de la vie est soudain confronté à une perception altruiste. C'est l'irruption de cet amour dans la conscience de la personnalité qui permet un basculement de l'intérêt du plan strictement matériel à celui d'une sensibilité d'essence altruiste. C'est la seconde naissance ou naissance spirituelle. On dit bien naissance et non pas réalisation ou établissement dans cette dimension de fraternité active.

     Le premier effet de ce changement d'orientation - équivalent de la conversion platonicienne vers la lumière - est la domination de la strate instinctive du monde. Ensuite, l'identification momentanée avec le " je " ou substance pensante, expérience que la religion désigne sous le nom de " baptême " et qui est le " cogito " de Descartes , cette identification, donc, finalise la domination de la sphère affective. Enfin, la personnalité s'identifie à l'âme, ce qui indique alors une aussi grande difficulté à vivre d'intérêts personnels que l'homme ordinaire n'en a à vivre de projets communautaires. La religion chrétienne fait de ce moment de transformation majeure la " transfiguration ". C'est, proprement, un changement de nature.

      Cependant, cette réalisation introduit-elle dans l'éternel présent ?

      Non, pour cette raison qu'un voile a été formé tout au long des expériences qui ont conduit à l'affirmation de soi. Ce sont les essences de toutes nos expériences, enfantées dans un éclair de compréhension, et qui constituent ce que les gens de religion appellent les idées de l'âme, et les spiritualistes, le " corps causal " (1). Ce voile de nature mentale - ici le mental abstrait - doit donc être lui-même éliminé. C'est un grand renoncement que la philosophie qualifie de libération et la religion chrétienne de crucifixion. Finalement, l'individu accède à son essence ( 2) d'où il peut dominer la conscience. Les conditions de l'éternel présent sont enfin réalisées.

      Qu'est- ce que cela signifie ?

      Lorsque l'état de conscience est dominé, celui-ci devient automatique, ou, si l'on veut, non enregistré. L'état de conscience devient permanent. Cet état a impliqué ce que la religion catholique appelle curieusement " la mort du fils de Dieu ". En réalité, il n'y a nulle mort nécessaire, mais seulement le dépassement de l'âme ou conscience, ou encore, selon Milarépa, la fin du report de toute perception à un " je ". Quelles que soient les perceptions émanant de l'insertion dans le monde, le dépassement de l'Ego permet le maintien d'un état de conscience stable et sans retour. La conscience ne se perd plus jamais dans le monde, étant en permanence consciente, en continu et non pas de manière successive. C'est ce que l'on appelle " l'éternel présent ". Une conséquence de cette conquête est une inébranlable confiance dans ce que l'avenir peut réserver d'évolution. Aucune précipitation ou impatience n'est plus désormais d'actualité. On sait que l'évolution fera son travail pour atteindre de plus grandes réalisations. Une autre manière de dire la chose concerne la notion de Bien dans la réalisation duquel repose toute cette confiance. C'est la paix et la sérénité.

 

(1) " Causal " parce que ces idées ne sont pas des lettres mortes emmagasinées dans la mémoire du cerveau, mais les déterminations, donc les causes de nos comportements. On peut voir, à ce sujet, tant Spinoza que Bergson.

(2) Encore une fois, donnons quelques uns des nom qui la désignent: la Monade, l'Esprit, le Point, le Père, etc