Le détachement

 

            Le détachement est une nécessité pour toute personne engagée dans la voie de la spiritualité. On peut même dire que la réalisation d'un certain degrés de détachement coïncide avec la libération. Ainsi le Bouddha peut-il décrire son état, après ce qui est qualifié comme l'éveil : jouissant, mais non attaché.

          La question est, évidemment, de savoir comment l'on peut être à la fois l'un et l'autre, la jouissance paraissant à tout un chacun impliquer contact et attachement, tandis que le détachement semble exclure la possibilité même de la jouissance. Il en va cependant très exactement comme le dit le Bouddha. Au point que celui-ci se disait indifférent à tous les attraits du monde qui pouvaient lui être présentés. L'indifférence ne voulant pas dire qu'il ne pourrait y trouver jouissance, mais qu'il n'avait aucune inclination vers telle ou telle alternative d'un choix. Choisir implique en effet une préférence, ce qui pourrait signaler un attachement. C'est dire encore que la jouissance, dans telle ou telle situation, ne pouvait en aucune façon le retenir en créant un besoin.

          La difficulté vient en fait de ce que le détachement est mal compris, aussi étonnant que cela puisse paraître. On saisit bien, évidemment, que détachement signifie absence d'attachement. Mais de là on en vient à l'idée d'un éloignement de ce qui serait susceptible d'attacher. S'il faut se préserver, autant vaudrait-il, pense-t'on, tourner radicalement le dos aux objets possibles de l'attachement. L'illustration la plus flagrante concerne la sexualité, d'autant plus que des personnages de haute spiritualité ont cru devoir jeter l'anathème sur celle-ci. On pense, par exemple, au saint Paul des Evangiles. Le problème est que ce personnage lui-même n'avait pas bien compris la nature du détachement, de sorte qu'il a entraîné des cohortes de moines dans des attitudes de contrainte personnelle peu souhaitables.

         On sait bien à quelles dérives peut conduire une abstinence sexuelle rigoureuse. Même si l'on peut comprendre que le voeu de chasteté puisse convenir à quelques uns, le résultat est, bien souvent, négatif, en ce sens que le besoin non satisfait s'exacerbe, quand il ne s'exprime pas de façon déviée, entravant de fait la progression spirituelle. Des maladies peuvent d'ailleurs naître de la congestion. Dans la contrainte, l'esprit perd souvent sa liberté et amoindrit sa capacité d'évolution. Souvent, il reste attaché à ce qu'il combat par le fait même de le combattre. Il faut le dire clairement, la spiritualité n'exclut pas la sexualité. Ce qui est requis, ce n'est pas l'abstinence, mais la maîtrise.

         Et c'est la maîtrise qui est difficile. Pourquoi ? Précisément parce qu'il y a contact. Comment s'assurer d'une maîtrise si ce que l'on prétend maîtriser n'est pas présent à la conscience? Le mystique concentré dans son aspiration spirituelle - voire même perdu dans une extase - peut bien imaginer dominer la nature humaine, sauf que le retour inévitable au monde - monde dans lequel nous avons notre vie - ce retour le confrontera à nouveau à la réalité de la nature humaine. On ne peut fuir notre nature sans qu'elle ne nous rattrape un jour. Nous sommes, par conséquent, confrontés à la nécessité de la maîtrise.

      En quoi consiste-t'elle ? Non pas à juguler la nature, à la réduire, et ainsi, successivement, à vouloir éteindre l'instinct, supprimer les affects, et réaliser un vide mental. Pour ce qui est de l'instinct, il s'agit de le satisfaire dans les limites que lui impose l'environnement humain, ce qui signifie qu'il doit être mis sous la tutelle du sentiment et de la raison. Dominer la sexualité, par exemple, c'est la capacité à en conditionner l'expression, ce qui implique qu'elle ne nous entraîne pas, qu'elle ne devienne pas le maître (1). Cela requiert autant que possible l'adombrement du sentiment - qui introduit l'autre dans la relation - mais aussi un acte de volonté. Il en va de la dignité humaine, mais aussi de la santé. Bien souvent, dans les couples, la femme est victime du manque de maîtrise de l'homme. Pire est la débauche ! Mais non moins problématique est l'abstinence imposée, surtout quand n'existe pas une capacité de sublimation des énergies.

        Pour ce qui est des affects, on ne les domine pas en prétendant les éradiquer par la force, sauf à s'exposer à la sécheresse affective et au risque de graves dysfonctionnements corporels du fait d'un blocage des énergies. Comme les stoïciens nous l'ont appris, on le domine par la raison. Il s'agit, en fait, de prendre conscience mentalement des émotions et sentiments et de choisir ce qui renforce et élève notre nature. Il en résulte un raffinement de la sensibilité. Progressivement subsistent seuls les sentiments en relation avec les valeurs fondamentales, le beau, la vrai, le bien. L'émotion esthétique n'est en rien dommageable. Au contraire, elle contribue à notre élévation, comme tous les nobles sentiments. Spinoza dirait que ce sont ces émotions qui augmentent la puissance de notre nature.

        Il vient aussi un moment où la pensée doit être dominée. On constate en effet que le mental est un organe très réactif, au point d'entretenir souvent un état d'activité irrépressible et de confusion. N'oublions pas que le mental enregistre toutes les perceptions, les émotions et sentiments, les volitions et pas seulement les idées. Contrôler le flux des modifications du mental, passer d'un état mental passif à un état actif, tout cela implique un effort: on ordonne, on classe, on apprend à enchaîner les idées selon un ordre logique, on vise à la clarté, et l'on acquiert le soucis d'une adéquation de la pensée avec le réel. Autrement dit, on élève la pensée jusqu'au domaine de l'abstraction, ce qui permet de contrôler l'organe de la pensée concrète ou formelle et d'atteindre à un mental à la fois calme comme l'eau d'un lac de montagne, et cependant vivant. Ce n'est rien moins qu'un état de méditation permanente. Le mental est alors actif, vibrant, mais sans les modifications que l'on subissait antérieurement. Le but n'est donc pas de créer un vide de la pensée, vide qui est passivité, mais d'en faire un pur miroir pour la conscience. Le mental se résume alors à une présence ouverte aux perceptions mentales.

         On peut dire que la capacité de tenir le mental en laisse, calme et dans l'expectative, est la condition méditative pour l'actualisation de la conscience pure, autrement dit pour l'union de la personnalité concentrée et de l'âme. Dans cet état, tout peut être jugé et ordonné. L'utilisation du mental analytique et raisonnant est alors comme l'oeil de l'âme, c'est-à-dire le moyen pour la conscience de comprendre. Celle-ci peut emmagasiner l'expérience. Le mental abstrait est ainsi, à son tour, dominé. Encore une fois, c'est par le supérieur que l'inférieur est dominé.

         On atteint ensuite un moment véritablement crucial, puisqu'il s'agit de dominer ce que l'on appelle l'âme. Cette domination prendra la forme du sacrifice de ce qui aura été accumulé dans le cours de sa pérégrination dans les trois sphères de ce que l'on nomme synthétiquement le monde. Il s'agit bien de dominer ces idées de l'âme, comme dit la Bible, qui font toute la richesse véritable de l'individualité. C'est un sacrifice. Comprenons que l'individualité se retrouvera nue, dans un moment assimilable à un néant. On ne domine pas l'âme sans cette extrême pauvreté. Il faut pour cela le soutien de la volonté sous la forme d'une poussée qui incline à affronter et à vaincre la mort. On accepte, en effet, de mourir en tant qu'âme. C'est la raison pour laquelle les Evangiles font de cette épreuve la mort du fils de Dieu, sachant que tout homme est fils de Dieu et que l'âme est ce fils de Dieu. L'épreuve fait apparaître nettement la volonté comme instrument de ce dépassement.

        Il serait possible de continuer, mais le détachement de l'âme, ou son contournement, marque une étape finale pour l'homme simplement homme. Aussi en est-ce assez pour comprendre la signification du détachement. C'est, en somme, une abstraction qui est réalisée. On s'abstrait, en effet, des domaines qui emprisonnaient le soi errant. Ainsi le fils prodigue retrouve-t'il son port d'attache, mais comme Ulysse revenant à Itaque, avec tous les fruits de sa longue pérégrination. En effet, rien de ce qui a été contacté n'est perdu. Tout est là, mais en-dessous du seuil de la conscience. De même que nous pouvons retrouver, quand nous le voulons, le contrôle de notre respiration, de même pouvons nous utiliser, quand le besoin s'en fait sentir, toutes les fonctionnalités successivement dominées. Mais aucune d'entre elles ne fait plus fonction de voile. Dans les termes de la philosophie, c'est la libération.

        Une question reste en suspend : comment parvient-on au détachement ? L'un des moyens, bien involontaire, consiste en l'usure des plaisirs ou des bonheurs liés à nos attachements. Il vient toujours un temps où ce qui portait notre intérêt et donnait sens à la vie cesse de retenir notre attention. Il en résulte alors une phase de vide psychologique ou d'ennui souvent difficile à supporter. Mais un intérêt plus grand ou plus intérieur se présente qui donne un sens nouveau à l'existence. Parfois, cependant, la distanciation ne se fait pas naturellement, mais à la faveur d'événements qui apportent avec eux des déchirures. Une personne ayant des qualités de coeur a ainsi fréquemment à apprendre que la sphère familiale est trop étroite pour concentrer toute son attention et tous ses efforts. L'horizon de l'humanité tout entière se fait alors jour dans la conscience. Mais on voit bien que ces deux causes du détachement n'entraînent pas la volonté personnelle. Bien au contraire, le détachement est en quelque sorte imposé, difficile par conséquent à accepter, ce qui explique que les mêmes expériences douloureuses se répètent fréquemment avant l'abdication finale.

       L'empoi de la volonté est possible, dès lors que la personne prend résolument en main son évolution et sa destinée. Il est nécessaire, alors, de savoir précisément où l'on se situe sur le sentier du retour (2). Le besoin est ensuite de discerner ce qui nous attache, afin de travailler à distendre, puis à rompre les liens. Deux méthodes sont utilisées simultanément : détourner l'attention de ce qui enferme, et cultiver la conscience de ce qui libère. Cela demande du temps, car des énergies se cachent derrière les habitudes, énergies qui ne vont habituellement s'épuiser que lentement. Si la conscience n'en stimule plus la flamme, elle s'alimente encore aux désirs passés.

       Une méthode plus rapide est possible qui ne fait pas appel à une volonté séquentielle, mais opère quasiment en une fois. Elle consiste en une abstraction volontaire par rapport à la cause d'enfermement. La volonté force la conscience à se libérer de l'attachement au passé révolu, tout en s'élevant, dans un processus de retrait, jusque dans le nouvel état de conscience. La volonté agit comme un souffle qui éteint la flamme. On notera que la volonté à l'oeuvre domine la conscience. Elle n'a donc que peu à voir avec une volonté personnelle.   

 

(1) On sait, d'ailleurs, que la sexualité doit beaucoup plus à l'imagination qu'au véritable besoin. Notre civilisation, particulièrement, exacerbe le désir sexuel.


(2) Sentier de celui qui cherche à devenir ce qu'il est.