L'amour intellectuel de Dieu

 

 

L'amour intellectuel est au coeur de la philosophie de Spinoza. Il est même au coeur de toute philosophie, ce pourquoi Bergson a pu dire que tout philosophe a deux philosophies, la sienne et celle de Spinoza.

Lorsque, malade et en danger de mort, le philosophe de l'Ethique cherche le salut, ce qu'il appelle un bien véritable, il le découvre dans l'exercice de l'entendement. Cet entendement, il l'identifie alors au " fils de Dieu " ( Court Traité ). Plus tard, à la fin de l'Ethique, l'entendement prend le nom d' amour intellectuel. Il l'affirme comme le moyen de cette chose difficile et rare, mais tellement précieuse : le salut ou éternisation de l'âme.

Peut-on comprendre ce qu'est réellement cet amour intellectuel ? On peut en approcher la compréhension parce que tout homme le porte en lui. C'est, en effet, ce qui permet à tout humain d'engranger son expérience du monde, ou, comme préfére le dire Spinoza, de la nature totale ou Dieu. L'homme peut faire des expériences, les répéter presque inlassablement. Il peut en savoir les inconvénients et les limites, mais il ne s'arrête, ne les dépasse, que lorsqu'il en a compris le sens. Lorsque cela survient, c'est la conscience qui se saisit du sens, qui comprend.

C'est si vrai que l'on fait parfois cette expérience révélatrice qui consiste à réaliser soudain ce que l'on savait cependant déjà. On le comprenait intellectuellement, c'est-à-dire au moyen du sens commun. Mais ce n'était pas intégré. L'expérience est révélatrice aussi parce qu'elle permet, à qui s'y arrête, de distinguer nettement la saisie intellectuelle de la compréhension véritable. Tout homme a donc en lui la capacité philosophique.

Mais, demanderez-vous, qu'est-ce qui distingue alors le philosophe du commun ? Tout simplement la conscience du processus d'acquisition et sa mise en oeuvre volontaire. Cela s'appelle habituellement la méditation. Le philosophe sait que le sens commun - le mental ou intellect - ne permet pas d'engranger l'expérience. Engranger, augmenter par là notre puissance d'être, seule la conscience peut le faire. Le mental, qui analyse, raisonne et mémorise, est seulement un moyen . C'est pourquoi Spinoza fait du raisonnement l'oeil de l'âme. C'est l'oeil, certes, mais c'est la conscience qui voit et assimile.

Ceci dit, il faut se garder de triompher déjà, et pour deux raisons. Tout d'abord, si le sens commun est bien, comme le dit Descartes, la chose au monde la mieux partagée, un travail est nécessaire pour lui donner une acuité suffisante. En d'autres termes, il faut non seulement travailler avec son mental, mais aussi, et surtout, travailler le mental. Tous les grands philosophes, dont Spinoza, l'ont dit. D'où l'appel de ce dernier, dans son ouvrage sur la réforme de l'entendement, à travailler avec le troisième genre de connaissance, l'intuition. On remarquera en passant que l'intuition est l'aptitude à voir à l'intérieur, c'est-à-dire dans le monde des causes ou du sens qui est le monde de la conscience, par opposition à l'ordre commun de la nature dont la connaissance relève du sens commun. Ensuite, il faut rapprocher ce mental de la conscience, ce qui demande plus que des lectures : de sérieux efforts. C'est par une ascèse que l'on rapproche la conscience et le mental dans ce mixte que Spinoza appelle l'amour intellectuel et qui conduit à la sagesse. Il est vrai que Spinoza ne dit pas conscience, mais amour. Cependant, la conscience se décline justement en termes de lumière, de ce qui éclaire, et d'amour, ce qui attire à soi (1), de telle sorte que la puissance d'être en est accrue. C'est bien la conscience qui enrichit progressivement notre être.

Défiez-vous donc de l'illusion selon laquelle il suffirait de manier intellectuellement les notions spinosistes de l'Ethique pour comprendre Spinoza et la philosophie. La philosophie est moins une question d'études que de vie.

(1) L'amour dont il s'agit ici, celui qu'évoque Spinoza, n'a pas grand chose à voir avec les bons sentiments que tout le monde connaît. Il s'agit de l'amour universel dont la caractéristique principale est le magnétisme, ou capacité d'attirer à soi. C'est, en réalité, la raison, non pas comme faculté de raisonnement, mais comme pouvoir de comprendre immédiatement, avec évidence, par intuition. Comprendre veut bien dire prendre avec soi, ce qui renvoie à la capacité de la conscience d'engranger, non pas l'expérience elle-même - ce qui relèverait de la mémoire et du sens commun - mais sa signification.