Le Père 

 

 

On trouve dans le Nouveau Testament de fréquentes mentions du Père. Cependant, il ne faudrait pas croire que la religion chrétienne soit la seule, et même la première à parler du Père. Le vocabulaire de la famille est courant dans les différentes spiritualités. A côté du Père on trouve aussi la mère, et, bien sûr, le fils. Sans oublier l'époux et l'épouse, couple que la mythologie grecque nous a rendu familier avec les démêlées de Zeus et d'Héra.

La triplicité Père, mère et fils renvoie nécessairement à la trinité. Le Père est l'instance supérieure, le Dieu créateur. La mère est l'aspect matière, sublimée dans le Saint Esprit. Le fils est l'intermédiaire et le produit des deux précédents: c'est l'aspect conscience. La conscience est donc l'âme dont l'essence se décline en amour, lumière et volonté spirituelle.

Revenons momentanément au Père et aux Evangiles. Dans ces textes, il est question du Père en deux sens. Il y a le Père, et mon Père. La raison est qu'il est parfois question du Dieu créateur et soutien de toutes choses sur notre terre, et en d'autres occurrences, de mon père, qui est la part de Dieu que nous assumons. Le Père est donc d'abord et avant tout, pour nous, notre essence propre, même s'il faut garder à l'esprit le lien d'inclusivité qui nous lie au Dieu. Pour comprendre quelque peu le rôle de ce Père, il peut être utile de se pencher sur la structure ontologique de l'homme, donc de tout homme. Celle-ci reproduit la trinité divine, car ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. La Bible dit cela en faisant de chaque homme une image de Dieu. Trois instances composent donc notre nature: notre essence, le Père, qui tient de Dieu sa nature volontaire; l'âme, ou conscience, est l'aspect médian, et donc christique; enfin, tout en bas se trouve la personnalité, ancrée sur la plan le plus dense de la création.


L'élément le plus apparent est évidemment la personnalité. Par ce terme, on entend l'exacte particularité de la personne, ce qui se construit dans l'expérience du monde et qui, de ce fait, ne ressemble à aucune autre. De ce point de vue, on peut dire que toute personne à une personnalité. Mais il ne nous échappe pas qu'il existe des degrès dans l'affirmation. Il existe des personnalités falotes, et d'autres dont on dit qu'elles sont fortes. Ces dernières ont d'ailleurs une tendance à la domination. C'est, en effet, une caractéristique des personnalités que de vouloir s'affirmer dans le monde phénoménal, de telle sorte que les egos s'opposent presque inévitablement aux egos. C'est une lutte dans un monde matériel, une lutte qui trouve même un écho, selon les mythologies, dans le combat des Dieux. Le monde tangible ne se partage pas. Mais, si l'affirmation prend souvent l'aspect d'une domination matérielle, la véritable finalité est cependant l'émergence d'une individualité consciente d'elle même.

Le moyen de cette affirmation personnelle est évidemment le mental, mais le mental dans sa dimension concrète. Moins ce mental est puissant, moins la personnalité émerge. Plus la perception des formes est nette, plus l'analyse, le raisonnement et la mémoire sont aiguisés, et plus l'individualité s'affirme, et d'abord à ses propres yeux. Le développement du mental concret conduit ainsi à une prise en main de sa propre vie, situation qui ne va pas toujours sans égocentrisme et son corollaire, l'orgueil. Ce pourquoi, d'ailleurs, dans une société de plus en plus largement éduquée, l'égocentrisme doit être compensé par une bonne dose de vision altruiste, c'est-à-dire d'amour.

La deuxième instance structurante de l'homme est son âme. Le terme est plutôt vague, compte tenu de la multitude de ses acceptions, depuis la sphère émotionnelle jusqu'à la conception mystique des religieux. Philosophiquement, l'âme est la conscience, c'est-à-dire la faculté de se rendre compte et d'engranger le fruit des expériences à travers les prises de conscience. C'est l'âme rationnelle d'Aristote. Rien donc de bien mystérieux, sauf que cette conscience est généralement confondue avec son expression sur le plan matériel, domaine d'expérience des sens objectifs et du sens commun. Pour cette raison, certains, pour la distinguer, en font une super conscience. C'est elle, par exemple, qui, dans les rêves psychologiques nous révèle en savoir plus sur nous que nous-mêmes. Celle que Rousseau qualifie d'instinct divin et qui est aussi le fameux " démon " de Socrate. Fondamentalement, cependant, c'est l'instance qui nous permet d'engranger les fruits de l'expérience du monde.

Les mots que nous utilisons peuvent induire en erreur. Ainsi, quand nous invoquons l'âme rationnelle, l'idée peut surgir qu'il s'agit de la faculté de raisonnement. Un raisonnement est toujours un processus de la pensée qui implique plusieurs propositions et qui se déroule dans le temps. La raison dont il s'agit ici est une faculté synthétique de connaissance. Quand la conscience se saisit du sens de l'expérience, elle le fait d'un seul coup, immédiatement. C'est une évidence, mais une évidence mentale, donc rationnelle. Et pour distinguer encore plus sûrement ce type de connaissance de celle du mental concret, on peut renvoyer à l'expérience de celui qui comprend soudainement ce qu'il savait cependant déjà, mais de manière seulement intellectuelle. Le mental concret sait, l'âme comprend.

Mais il faut aller plus avant pour saisir la dimension de l'âme. Son essence est la conscience, capacité de compréhension qui s'épanouit en intelligence pure, permanente. Mais de l'âme on dit encore qu'elle est lumière et amour. Ce sont deux termes que l'on trouve en abondance dans les écrits soi-disant sacrés. Mais ils se trouvent aussi sous la plume de philosophes. Le rapport de la conscience à la lumière est relativement clair puisque la conscience est précisément ce qui permet de comprendre l'expérience. Elle permet de sortir du bourbier de l'expérience vécue, jetant définitivement une lumière sur la raison d'être de telle d'entre elles, sur sa signification. Dans cette dimension, la perception par l'âme est de l'ordre de la vision. Or, indépendamment de la lumière on ne peut rien voir. Quant à l'amour, pour saisir sa relation avec la conscience il faut cesser de l'identifier avec sa manifestation déformée dans le sentiment. L'amour véritable est la capacité d'attirer à soi. Il surajoute à la vision le pouvoir d'intégration. Il pénètre, enveloppe et attire. Mais ce qu'il attire est de même nature que lui, c'est le sens ou la cause, et non la forme extérieure ( par exemple les mots ) qui relève, elle, de l'apparence. La conscience s'appuie sur l'apparence et la dépasse. Elle ne le fait pas, encore une fois, en vertu d'un raisonnement, mais immédiatement. Quand on peut fonctionner ainsi, c'est-à-dire en comprenant avec la conscience de manière quelque peu permanente, on vit la sagesse dont on sait qu'elle est le but véritable de la philosophie. Et ce faisant, on éprouve à la fois l'impression de la lumière et de l'amour parfaitement liés dans la connaissance. C'est, comme le dit Spinoza, une joie, mais une joie qui ne doit rien à des événements heureux. La sagesse est une réalité expérimentable, et non une espèce de jugement sur l'adéquation ou la non-adéquation de certains comportements.

La troisième instance est l'essence de l'homme. C'est dire, oui, qu'il y a autre chose en nous, en chacun de nous, au delà de l'âme. L'idée en est claire dans les grandes religions, sitôt que l'on est en capacité d'en reconnaître l'effleurement dans certains textes. C'est bien visible dans les évangiles, un peu moins dans le bouddhisme. On peut encore évoquer le védisme et la religion de Zoroastre. Mais on en rencontre aussi mention dans la pensée de grands métaphysiciens, tel Platon.

Considérons la religion la plus familière aux occidentaux, à savoir la religion chrétienne. Il y est question du Père, terme désignant, selon les occurrences, comme on l'a dit plus haut, soit la divinité, soit notre essence. Qui dit Père dit fils. Tous les hommes sont fils de Dieu, et, de manière individuelle, l'âme est le fils du Père individuel. Que représente le Père par rapport au fils ? C'est la volonté, ainsi que cela transparaît dans les propos et comportements du Christ. Que dit-il, par exemple, lors de sa première "tentation " par le diable ? Reproduisons in extenso l'épisode tel qu'il est raconté. " (...) le tentateur , l'abordant, lui dit: "Si tu es fils de Dieu, ordonne que ces pierres se changent en pains. " Mais il réplique: " Il est écrit: L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ". Ceci est interprété habituellement d'une manière littérale, à savoir que la vie ne peut se réduire à son aspect matériel, ici alimentaire, mais qu'elle doit comporter une dimension spirituelle. C'est gentil, mais tellement court ! Peut-on admettre qu'un personnage de la dimension du Christ ait une hésitation quant à l'importance d'une vie de spiritualité ? Une tentation n'est pas différente d'un choix entre un passé qui devrait être révolu et un comportement plus riche en valeurs. La tentation du Christ est un combat interne dont nous avons à comprendre le sens en nous efforçant de nous mettre à sa place.

Comprenons les symboles pour éclairer la situation à la lumière des réalisations supposées du Christ. Le pain signifie l'amour, mais non pas comme sentiment. C'est la faculté de compréhension liée à l'amour universel. Nous savons que l'Esprit Saint était descendu sur lui au baptême et qu'il était resté à demeure. C'est une très haute réalisation qui signifie l'acquisition de l'intelligence pure assimilable à la volonté spirituelle d'aimer. L'amour est donc un acquit, une récapitulation pour ce très haut personnage. Il est parfait de ce point de vue, c'est-à-dire qu'il peut transformer toute perception mentale, toute expérience, en compréhension. Car il faut garder en mémoire que l'amour universel est ce qui donne la vraie compréhension. Mais, que viennent faire les pierres dans cette histoire ? Les pierres sont le symbole du mental, des perceptions mentales, de la même manière que l'apôtre Pierre symbolise la sphère mentale de nos personnalités. Il n'y a que les mystiques pour croire que l'amour puisse se suffire à lui-même. Si l'on veut le maîtriser, en faire une donnée permanente, il faut en passer par le mental qui constitue le socle de son expression. C'est d'ailleurs en ce sens que le Christ fait de l'apôtre Pierre le socle de son église. Sauf, bien sûr, qu'il ne s'agit pas de l'apôtre, mais du mental en l'homme. On sait que la liaison du mental et de l'amour est un thème éminemment philosophique. C'est l'amour intellectuel de Dieu de Spinoza, autrement dit la sagesse, objectif assumé de la philosophie.

Quelle est donc la signification de cette tentation ? La réponse du Christ au diable en donne la clé. On ne vit pas que d'amour ( fut-il spirituel ), mais aussi de la parole de Dieu. Bon ! Mais que veut dire l'Ecriture avec cette parole ? Il suffirait de revenir au cas de Moïse descendant de la montagne avec les tables de la loi pour comprendre qu'il s'agit de la volonté divine. Les religieux vous diront l'évidence de la chose. Mais, encore un fois, leur interprétation est courte puisqu'elle s'arrête à l'obéissance aux préceptes des écritures. Pour ce qui est du Christ, la volonté n'est pas vue à travers quelques lois plus ou moins bien respectées. La volonté est un universel au même titre que l'amour. C'est d'ailleurs pourquoi il est dit que l'on vit de la volonté. On remarquera à l'occasion que le Christ est, comme tous les individus, en évolution, et l'on ne risquera pas d'être dans l'erreur en disant qu'il en va de même pour la divinité. Ce qui est en question dans cette tentation, c'est donc la voie d'accès à la troisième instance de notre nature. Pour le Christ, il ne suffit pas d'aimer, c'est-à-dire de pouvoir tout comprendre, il ne suffit pas d'avoir acquit le statut d'observateur à l'intelligence universelle et la capacité de répandre l'amour sur la race des hommes. Il lui faut maintenant exprimer l'attribut divin de la volonté.

Peu de philosophes ont théorisé cette troisième instance, sauf en disant que nous devons devenir ce que nous sommes, c'est-à-dire notre essence. La raison en est que la philosophie s'arrête au niveau de l'âme, c'est-à-dire de la conscience. La chose est dite - ce qui pourra surprendre - de la manière la plus claire dans le Banquet de Platon. Le grand penseur athénien met le propos dans la bouche d'une étrangère, Diotime, l'étrangère de Mantinée. Celle-ci, dont on comprend qu'elle se situe elle-même au-delà de la philosophie - ce pourquoi, sans doute, est-elle une étrangère - place cette discipline dans une position médiane : médiane entre l'ignorance et la vraie connaissance. L'ignorance est le fait de l'homme de la caverne qui ne perçoit que l'ombre de la connaissance. Le philosophe, lui, construit une connaissance personnelle. C'est la connaissance de l'âme, les idées de l'âme, qui restent cependant relatives à celui qui les a construites dans l'expérience du monde. Ce sont les opinions vraies. ( Notons d'ailleurs que Socrate, présenté habituellement comme le père de la philosophie, est qualifié d'enfant par Diotime ). Il faut donc aller au delà pour trouver la vraie connaissance. Celle-ci devient possible pour celui dont le Bien n'est plus un total mystère, puisque ce Bien est le but de l'ascension vers la lumière. Autrement dit, le très grand Platon nous indique l'objectif qui est celui de la divinité consciente, la troisième instance de notre nature.

Bien sûr, tout comme pour l'intelligence et l'amour, de grandes confusions sont possibles. On peut confondre la volonté du Père avec celle de la personnalité qui n'en est cependant qu'un pâle reflet. On peut la confondre avec la volonté spirituelle ou volonté de l'âme. Celle-ci est ce qui conduit à forcer les portes du ciel, puisque le ciel se conquiert par la violence, et à accéder au Père lui-même. La Volonté divine, notre essence, est une puissance concentrée qui oeuvre d'en haut, pénètre ses expressions, mais reste fixée sur le plan le plus haut, à l'exception de la vie elle-même qui est notre absolu. Mais c'est aussi le pèlerin perdu un temps dans le monde, faible reflet de la puissance divine et qui revient, fatigué mais chargé d'expérience, à la maison du Père.